« Où commence un lieu de passage ? »

[...] La définition – celle du dictionnaire – selon laquelle traduire c’est « faire passer (un texte) d’une langue à une autre » est purement métaphorique et n’a, à la réflexion, guère de sens. « Faire passer » un objet d’une main à une autre (un briquet ou une gomme) ou « faire passer une frontière à quelqu’un ou à quelque chose » n’entraîne aucune transformation de l’objet. Or la traduction est peut-être surtout une affaire de transformation. […]

En fait, on ne « passe » jamais d’une langue à une autre. Un texte qu’on traduit d’une langue dans une autre langue n’arrive jamais à destination. Quand on traduit, on est, on reste entre deux langues ou on échoue au musée des Baleines de Nantucket. [...]

Les notions de frontires, de limites et de lisire. La frontire est une ligne qui spare deux territoires prexistants (la France et les tats-Unis). On passe la frontire. La limite est une ligne qui marque lextrmit de mon territoire quand je le considre de lextrieur (le limes romain, le bout de mon chemin, les bornes du langage). Je peux repousser les limites (de ma patience, par exemple), je ne peux pas les franchir. Quant la lisire, elle nest pas une ligne, mais une bande, une marge, une zone autnonome entre deux territoires, un no mans land (la lisire dune fort, une haie, un terrain vague, les territoires actuels des Stalker romains).

A partir de ces trois notions, on pourrait distinguer, grosso modo, trois conceptions politiques diffrentes de la traduction. La conception classique qui fait du traducteur un passeur de frontire entre deux langues. La conception ractionnaire, toujours en vogue qui dnie en fait toute vritable possibilit de sortir des limites dune langue et donc de traduire : hors du gnie natal, il ny a rien (traducteur trahisseur). La conception tache blanche qui fait de la traduction un territoire actuel , distance, entre-deux, une haie entre les champs de la littrature. Il y a peut-tre l de grandes perspectives caches .

-- Emmanuel Hocquard, « Faire quelque chose avec ça » (extrait), Ma Haie (Paris: P.O.L., 2001), p.384; 520; 523; 525-26.